À Turin, les lycéens s’inspirent de la France, mais occupent sans bloquer les cours
De notre envoyé spécial à Turin, Dans une France en pleine crise existentielle sur son rôle dans le monde, gageons qu’il y a une chose que notre pays sait toujours aussi bien exporter : la révolution. À voir la marmaille tricolore se rebeller, la jeunesse turinoise s’est dit qu’elle aussi en avait un peu sa claque du manque de budget, des emplois du temps à rallonge, des profs absents ou des locaux insalubres… N’en jetez plus. Au slogan de « Facciamo come in Francia » (« Faisons comme en France »), de nombreux lycées de la ville piémontaise sont bloqués. Ou plutôt « occupés », comme on fait de ce côté des Alpes. Les lycéens investissent les établissements, au lieu d’y empêcher l’accès, et y organisent conférences, ateliers et réunions. Un lycée peut même être occupato tout en laissant des classes avoir cours. Un vote est organisé régulièrement pour décider de la suite des opérations avec en ligne de mire le vendredi 16 octobre, où un rassemblement d’ampleur est souhaité. Un jour avant la France, histoire de devancer le maître. « Les Italiens n’oseraient pas en faire autant » Professeure d’anglais, Barbara se surprend à désormais plus souvent parler du grand frère de France avec ses élèves : « Ils aimeraient faire la même chose, ils disent que les lycéens là-bas ont raison de se battre pour améliorer la situation… Ils veulent toujours savoir ce qui se passe ». Dans les écoles turinoises, le lycéen français frôle même parfois la figure mythologique légèrement fantasmée. Riccardo, élève dans un lycée technique, déclame son admiration : « Je les trouve si braves face à la police, à la répression. C’est grâce à eux s’il y a quelques mobilisations ici. Mais on est encore loin du compte… Les Italiens n’oseraient pas en faire autant, ils ont moins de courage. » Au lycée Boselli, en pleine protestation contre la première interpellation d’un élève, Tilio regarde aussi souvent de l’autre côté des Alpes. Et prend même des notes : « On appelle régulièrement des lycéens français pour voir comment ils font. Ce sont nos modèles, on espère qu’ils vont réussir. » Cafards, toit manquant et volets clos Pour une fois, le Français est même admiré pour son sérieux. « Ici, on peine à mobiliser. La plupart profitent juste du mouvement pour rester dormir chez eux. Les Français prennent ça plus à cœur, ils sont plus consciencieux », poursuit Intissar, élève d’origine turque. Pourtant, les causes de la rébellion sont nombreuses. Trente-six cafards, pas un de moins, ont été repérés dans une salle de classe de Riccardo et Intissar, et un des professeurs d’une des matières les plus importantes a disparu du jour au lendemain. « Rien n’a été communiqué et on n’a toujours pas vu son remplaçant », peste Riccardo. Intissar regrette « une philosophie de cours qui a l’air tout droit sortie des années 1980 » et un État qui tape à côté : « Le gouvernement ne fait que parler de la burqa, alors que je n’en ai jamais vu une seule au lycée. On ferait mieux de proposer des manuels scolaires gratuits pour tous ! » Au lycée Albert Einstein, autre foyer de mobilisation, le toit du gymnase est fissuré. « Dès qu’il pleut, on ne peut plus y aller », regrettent les élèves mobilisés à l’entrée. Les radiateurs n’ont pas fonctionné tout le mois de février et certains volets ne s’ouvrent plus. « On fait cours dans le noir… » « La violence est contre-productive en Italie » Pourtant, à Turin, la révolution attendra. La violence n’est pas vraiment populaire auprès des jeunes de la Botte. Tous les lycéens rencontrés se présentent comme pacifiques et refusant le moindre micro-débordement. L’image du parfait Gavroche français s’effrite alors. « Je ne comprends pas qu’on puisse à la fois se plaindre d’un manque de moyens dans l’éducation et à la fois détruire le matériel », questionne Intissar. Une ligne rouge absolue pour sa part. « La violence est contre-productive en Italie », rajoute Valeria, à qui il reste encore deux ans au lycée. « Les seniors français ont fait Mai-68, les nôtres sont très conservateurs… Si on commence à casser, on sera totalement inaudibles ». Un pacifisme qui frôle parfois franchement la docilité. Il suffit de voir les étudiants se rendre dans le bureau du proviseur pour demander poliment l’autorisation d’être pris en photo par la presse pour se convaincre que, malgré la filiation française, on est effectivement loin des barricades de la Commune ou de la prise de la Bastille. Pour se faire entendre, encore faut-il savoir élever la voix. Un seul lycéen a pour le moment été interpellé, et relâché deux heures plus tard, ce qui n’a pas manqué d’indigner les deux camps. Les protestataires parlent d’un début de répression, vidéos d’agressions policières à l’appui, quand la directrice de l’établissement remet en cause les images et évoque « des manipulations de groupes ultras sur les lycéens ». Plus de 7.000 personnes, dont 6.000 mineures, ont été placées en garde à vue en France depuis le début du mouvement. Un pays à l’arrêt Trop dociles, ou simplement trop dépités. Car plus que de la colère, il manque à cette jeunesse italienne un moteur essentiel de toute révolte : l’espoir. Si tous sont convaincus de la justesse de leur combat, peu croient en une issue favorable. Même Barbara se montre défaitiste : « Le mouvement est pour l’instant trop faible pour perdurer et je pense qu’il cessera bientôt. » Difficile d’espérer du changement dans un pays enlisé dans sa vieillesse. Seulement 16,3 % des Italiens ont moins de 20 ans, une population deux fois moindre que celle des plus de 60 ans (33,6 %). Et les statistiques empirent année après année. Emilia, lycéenne qui occupe le lycée Massimo D’Azeglio, l’un des plus huppés de la ville, poursuit : Les élèves sont constamment stigmatisés : on nous présente comme des gens qui ne veulent rien faire, qui sont paresseux et qui n’ont aucune perspective d’avenir. Or, nous ne pouvons pas avoir de perspectives d’avenir si personne ne nous en ouvre. Même la vie politique, d’habitude si agitée, s’est figée depuis l’arrivée de Meloni au pouvoir. « Ici, il n’y a plus de futur, car il n’y a pas de mouvement », regrette un élève. Alors, dans ce pays immobile, c’est la jeunesse qui pense à mettre les voiles. « Je pense que le seul moyen d’améliorer ma scolarité serait de partir. Ici, je n’y crois pas », rigole Riccardo, amer. Le réveil jeune À moins que… En mars 2026, lors du vote pour le référendum sur la justice, le taux de participation des jeunes a connu un plus haut historique. Seulement 33 % d’abstention, soit 10 points de moins que pour les législatives de 2022. Leur vote massif pour le « non » a fait pencher la balance du scrutin. « Sans doute se sont-ils rendu compte qu’ils avaient encore un poids politique », espère une professeure. Qui s’accommodera bien de quelques désagréments, de polémiques et de cours qui sautent, « pourvu que leurs voix se fassent enfin entendre dans ce pays endormi ». Après tout, quel que soit le côté des Alpes, il faut bien que jeunesse se fasse. Et de préférence, en bousculant un peu le vieux monde.